La photographie de mode : processus de création, techniques et conseils professionnels

A la rencontre de Lina Khezzar...

Le visuel principal de Lina Khezzar

Lina, peux-tu te présenter ainsi que ton parcours en quelques mots ?


A l’origine, j’ai fait un bac littéraire et je voulais devenir réalisatrice de film.

Au moment de postuler c’était APB (Admission Post-Bac) et en fait l’ordre des choix était super important. A cette époque, j’avais fait des portes ouvertes d’écoles de photos et de vidéos. Je ne connaissais pas trop la photo mais cela pouvait m’intéresser.

Dans l’ordre des choix, j’avais mis une école de cinéma en premier et une école de photo en deuxième. Comme la première ne m’a pas répondu et que l’école de photo m’a acceptée, j’ai été d’office dans l’école de photo. Du coup, je me suis dit que c’était le destin, j’y suis allée. C’est comme ça que j’ai commencé la photo. Alors que je ne connaissais absolument pas avant de rentrer dans cette école !

C’était un BTS en 2 ans et c’était vraiment juste la technique photo. En sortant de ce BTS, j’ai fait de tout, parce que nous n’avons pas appris de choses spécifiques. Donc j’ai essayé un peu de tout : photo de mariage, photos de bébé, photos culinaires… Au bout de quelques années, j’ai découvert peu le milieu de la photo de mode à travers certains photographes de mode et je me suis dit que c’était vraiment ça qui m’intéressait en fait.

Donc il y a peu près 2/3 ans j’ai arrêté tout le reste pour me consacrer uniquement à la photo de mode.


Est-ce que tu évolues dans la photo de mode pour alimenter tes plateformes (réseaux sociaux, site internet) ? Ou as-tu des demandes particulières de la part de clients pour des magazines, des publicités ?


Les deux. Au début, forcément, c’était plus pour moi parce qu’il fallait que je me créée un portfolio et que je partage sur les réseaux sociaux. Donc c’est plutôt moi qui démarchais les marques de vêtements… Je ne savais exactement qui étaient les clients dans la mode, j’ai dû chercher un peu tout ça.

Maintenant c’est plutôt eux qui viennent à moi. Je travaille principalement avec des marques de vêtements, d’accessoires, de bijoux… Je fais aussi des shoots pour des magazines mais plus occasionnellement, pour le plaisir, car je ne suis pas rémunérée.


Est-ce qu’il y a des codes, des règles à respecter quand on fait de la photographie de mode ?


Ce qui est difficile c’est de trouver le juste milieu entre ton esthétique et le désir du client.

Comparé à d’autres domaines photo (comme le culinaire ou l’immobilier) la photo de mode te permet d’être beaucoup plus créatif. Toutefois, il ne faut pas trop mettre ta patte à toi, au risque que cela prenne le dessus sur la vision que ton client avait de ce qu’il voulait. 

Il faut vraiment apprendre à dissocier les projets qui sont pour ton portefolio et les projets qui sont pour le site et les réseaux d’un client. Là il faut se mettre un peu plus en arrière et essayer de comprendre sa vision à lui plutôt que donner la tienne.

Quand tu as une demande client, tu reçois un brief, t’expliquant les codes les valeurs, ce qui souhaite transmettre la marque à travers les photographies. De temps en temps, on arrive quand même à avoir une part de créativité et à apporter sa patte. C’est aussi ce qui fait qu’un client te choisit toi plutôt qu’un autre photographe.

La plupart des clients que j’ai eu jusqu’à maintenant n’ont pas de brief à me communiquer lors des premiers échanges. Ils ont l’esthétique de leur marque en tête et ils demandent simplement une séance photo. J’ai remarqué que lorsque tu prends les devants et que tu leur dis « j’ai étudié votre esthétique, j’ai créé un mood board en fonction, est-ce que ça, ça pourrait vous convenir ? », c’est une vraie valeur ajoutée pour eux et cela facilite le fait qu’ils te bookent toi. Donc généralement, c’est moi qui vais analyser leur esthétique sur leur Insta. S’ils ont un brief complet, ce qui est plus rare, c’est que ce n’est pas la première séance photo qu’ils font.

Le visuel numéro 1 de Lina KhezzarLina Khezzar

Est-ce que parfois les clients font appel à toi pour ta démarche artistique ? Est-ce que tu peux apporter plus que « photographier » ? Est-ce parfois tu as ton mot à dire sur la tenue, le décor, le maquillage, etc. ?


Oui, tout à fait. Qu’il s’agisse d’un client que je connais ou que je ne connais pas, je fais ce travail de comprendre leur esthétique et de le traduire par un mood board parce que je peux y mettre aussi un peu de moi : je vais y mettre ce qui me plait en termes de lieux, de types de modèles que je préfère shooter…

Si j’attends qu’il m’envoie le brief, c’est plus difficile ensuite ou alors il faut attendre le jour J pour dire « J’aurai plutôt fait comme ça… » Donc c’est pour ça que je préfère prendre les devants.

Cela étant, cela m’est déjà arrivé que des clients m’envoient un brief très précis. Dans ce cas-là, lors des échanges en amont avec eux, je leur fait comprendre que s’ils ont fait appel à moi c’est aussi parce qu’ils ont vu mon travail afin qu’ils me laissent une part de marge et de créativité.

C’est pour cette raison que j’aime continuer à faire des shoots pour des magazines même si ce n’est pas rémunéré. Il y a beaucoup de clients qui arrivent à moi parce qu’ils ont vu la publication d’un shoot dans un magazine. Shoot au cours duquel j’ai vraiment pu faire ce que je voulais des idées que j’avais en tête. Ils me disent « On a vu cette photo-là, on aimerait ce style là mais pour notre marque ». Dans ce cas, c’est clairement pour ta patte qu’ils viennent te chercher et c’est un vrai plaisir parce que tu peux faire un peu ce que tu veux.


Où est-ce que tu trouves tes inspirations ?


Bizarrement pas trop dans la photo. Quand on regarde d’autres photographes, c’est vite facile de trop copier et je ne veux pas que ce soit le cas.

Les inspirations que je trouve sont beaucoup dans des films et séries. Je vais voir un personnage que j’aime bien, j’aime bien son style, et je vais essayer de m’en inspirer pour faire un shoot.

Parfois, c’est juste dans la rue. Des gens qui ont une tenue qui me frappe un peu et je me dis que j’ai bien envie de faire ça pour un shoot.

Mes inspirations, c’est un peu dans la vie de tous les jours en fait.


Quand on fait une série de photos, il faut toujours qu’il y ait des choses différenciantes pour que la série soit sélectionnée ? C’est bien ça ?


Oui, c’est une des guidelines de presque tous les magazines aujourd’hui. Si tu veux pouvoir valider un édito, il faut qu’il y ait au moins 5 look différents dedans.

C’est assez difficile, parce qu’il faut que l’ensemble soit cohérent. Tu ne peux pas mettre une robe d’été avec une parka…C’est compliqué, mais c’est fun !

Ce qui est intéressant dans les édito, c’est d’essayer de raconter une histoire. Même si on doit changer de look à chaque fois, on essaie d’avoir une cohérence dans le lieu qu’on choisit. Par exemple, je vais louer une grande villa, je vais prendre une modèle, et on va shooter avec des robes, des tenues de style classe et on imagine qu’elle est en train de se préparer pour sortir le soir. Le but, c’est de trouver une histoire qui lie un peu tout.

Le visuel numéro 2 de Lina KhezzarLina Khezzar

Quels sont les matériels que tu utilises (appareils, objectifs, lumières ?) Est-ce que tu as des marques de prédilection ou des appareils que tu affectionnes particulièrement et que tu utilises à chaque fois ?


Oui, et je pense que c’est lié à l’affectif que l’on créée avec le matériel avec lequel on a commencé et je pense que c’est un peu comme ça pour tout le monde.

J’ai commencé avec un Canon, du coup, je suis restée sur du Canon. Le premier appareil que je me suis payée moi-même, je l’ai gardé très longtemps parce que cela coûtait cher, c’était un V Mark II, de Canon. Je l’avais acheté d’occasion à l’époque et je l’ai gardé 7 ans, alors qu’il avait déjà presque 5. Je peux encore l’utiliser aujourd’hui, même si maintenant, j’en ai des plus récents. J’ai beaucoup aimé la durabilité de cet appareil.

Après du coup, je suis resté sur du Canon, mais forcément, avec les évolutions techniques, on évolue et on change. Donc aujourd’hui, je suis passé du réflexe à l’hybride. Même si je ne pense pas que cela soit indispensable, je pense que c’est un gain de temps pour tout le monde.

Du coup, je suis sur de l’hybride, toujours Canon, parce que l’affectif, parce que l’habitude. Et aussi parce que j’ai eu la chance de travailler avec Canon. Cette relation-là, j’ai envie de l’entretenir, c’est très bien.


Est-ce que cela t’est déjà arrivé de shooter pour des grands formats tels que bild boards ? Est-ce qu’il y a des paramètres et des objectifs à prendre en compte étant donné que la photographie sera imprimée sur grand format ?


Je n’ai pas eu cette chance en tant que photographe principal mais en tant qu’assistante, oui.

Globalement, en termes de prises de vue, cela ne change pas grand-chose. Evidemment, il faut un boitier qui ait une bonne résolution. Si tu prends un boitier vieux d’il y a 15 ans, ce sera un petit peu plus compliqué et encore ! Il y en a qui shoot à l’argentique au très grand format. Dans ce cas-là, il faut un boitier argentique adapté.

Mais sinon, c’est juste en termes de résolution d’export, quand tu exportes ta photo après l’avoir retouchée. Je pense que le travail se fait plus en retouche parce que tu dois penser au fait que le format va être tellement énorme que tout le monde aura les yeux sur les petits détails.

Donc je pense que la retouche doit être absolument parfaite et donc cela doit être un sacré boulot à ce niveau-là. Mais en ce qui concerne la prise de vue, je pense que cela ne change pas grand-chose.


Justement, quelle est la part de la post production dans ton travail ? Et quels sont les logiciels que tu utilises ?


La part est importante, sans que cela ne prenne du temps pour autant.

La retouche, c’est ce qui fait l’esthétique de la photo finale et c’est ce qui donne le style d’un photographe. Aujourd’hui, globalement, je n’y passe pas plus de 20 minutes. Parce que j’ai l’habitude sur mes logiciels, qui sont, pour répondre à ta question, Photoshop et Lightroom.

J’en ai essayé d’autres (Capture One) mais pour l’instant, je n’ai pas réussi à m’y habituer donc je n’ai pas changé. Quand tu as tes habitudes, tes calques que tu vas utiliser tout le temps, la retouche est très rapide.

Je n’aime pas le terme naturel parce que dans tous les cas ce n’est pas naturel de retoucher une photo mais quoi qu’il en soit, j’essaie que mes retouches soient les plus simples et soft possible alors que ce n’était pas le cas avant.

Même si tu essaies de faire un truc soft, je pense quand même que c’est ça qui fait la différence sur la photo finale.

Le visuel numéro 3 de Lina KhezzarLina Khezzar

Quand tu as dit « ce n’était pas le cas avant », est-ce que tu trouves qu’il y a eu une évolution dans la photographie de mode ? Est-ce qu’il y a des codes qui ont bougés, des modes qui sont arrivées ?


Je pense qu’il y a une évolution selon aussi les mouvements qui sont très bons, du body positive notamment. Le but ce n’est plus de complétement modifier et transformer une personnes mais au contraire d’essayer juste de « tweaker » un peu les petits défauts qui auraient gêné la compréhension de l’image.

Je pense surtout que ça dépend des marques : il y a celles qui ont envie de faire cet effort là et d’autres qui vont continuer à « sur-retoucher » leurs photos.

Je comprends les personnes qui détestent la retouche parce que c’est dénaturer la vraie personne et c’est donner un message qu’il faudrait être parfait.

Mais en réalité, soyons très objectifs, tu vois une campagne pour un rouge à lèvres et tu vois que y a des problème de poils au niveau des sourcils, des boutons… et bien ça distrait le regard en fait.

Donc cela dépend vraiment du sujet. Il y a des sujets qu’il faut continuer de retoucher un petit peu à l’extrême pour peaufiner et que ce soit vendeur malheureusement.

En revanche, pour la photographie de tous les jours, ou même la photographie dont le sujet n’est pas la qualité de la peau du modèle (pour des bikinis par exemple) et bien peu importe qu’il ou elle ait des boutons. donc laissez lui ses boutons… Et là, je trouve ça bien en effet que ça commence à changer un peu.


Est-ce tu aurais des conseils à donner à quelqu’un qui souhaite se lancer dans la photographie de mode ?


Mon conseil est d’essayer de comprendre l’industrie dans laquelle tu veux travailler. Et essayer de comprendre ses codes, sans pour autant juste les copier.

Par exemple, si tu veux travailler pour la photographie de mode de luxe, évidemment les codes ne seront pas les mêmes que si tu veux travailler pour du prêt à porter. Donc vraiment essayer de comprendre que selon les clients que tu veux cibler, il y a des codes différents et de les appliquer. Tu ne peux pas espérer avoir des clients dans la photo de luxe, si tu fais des photos comme si tu shootais pour H&M. Donc essayer de comprendre les demandes des clients et de s’en rapprocher au maximum.

Et créer du contenu sans arrêt parce que plus tu en créées plus tu t’améliores et plus y a potentiellement quelqu’un va le voir. Donc ne jamais s’arrêter de créer du contenu. 

Retrouvez Lina Khezzar sur son site internet, ainsi que sur Instagram et Facebook.

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