Vendredi 10 octobre, sur la scène du Forum des Pros du Salon de la Photo, une table ronde réunissait Stéphanie de Roquefeuil, directrice des affaires publiques et juridiques de l’UPP, et Philippe de Cuetos, directeur des affaires techniques et réglementaires de l’AFNUM, sous la modération d’Emmanuel Perret, secrétaire général de l’UPP. Pendant près d’une heure et demie, les intervenants ont dressé un état des lieux clair et approfondi des usages actuels et des enjeux juridiques liés à l’essor de l’intelligence artificielle générative.
Publié le 17 avril 2024 à 7:35 | Modifié le 23 janvier 2026 à 3:47
Une scène sur scène avec deux intervenants utilisant des microphones, répondant à des questions devant un public dans un salon ou un événement professionnel.

De l'outil technique à la création générative

En introduction, Philippe de Cuetos a rappelé que l’intelligence artificielle n’est pas née avec ChatGPT. Elle accompagne le développement de l’informatique depuis les années 1950, des premiers algorithmes de décision à l’ordinateur Deep Blue qui a été capable de battre Kasparov en 1997. « Ce qui a changé, a-t-il souligné, c’est la puissance des ordinateurs et des processeurs, devenus très adaptés au machine learning. » Aujourd’hui, l’IA est partout, y compris dans les appareils photo, où elle améliore la détection de sujets ou la mise au point. L’IA générative, elle, franchit une étape supplémentaire en permettant la production de texte, d’images et de vidéos. Pour Stéphanie de Roquefeuil, le constat est clair : « L’IA est arrivée, et on ne peut plus faire sans. » Retouche, recomposition, suppression d’éléments : la génération d’images s’insère déjà dans les pratiques quotidiennes des photographes, souvent sans qu’ils en aient pleinement conscience. Mais la profession demeure partagée entre les enthousiastes qui explorent ces outils et les réfractaires convaincus que rien ne remplacera l’image issue du réel.

Des visions divergentes

Les positions de l’AFNUM (Alliance Française des Industries du Numérique) et de l’UPP (Union des Photographes Professionnels) illustrent deux approches. « Nos sociétés considèrent qu’elles sont dans leur bon droit. Elles recherchent un modèle économique », explique Philippe de Cuetos. L’entraînement des IA repose sur l’analyse de masses de données disponibles en ligne que l’exception européenne dite Text and Data Mining (TDM) a permis, en 2019, en autorisant la fouille de textes et d’images à des fins de recherche et d’innovation. Pour l’UPP, cette exception a été détournée : « Ils paient leurs salariés, leurs serveurs, leurs locaux… pourquoi pas les auteurs ? » interroge Stéphanie de Roquefeuil. L’enjeu est éthique et économique. Les œuvres des photographes constituent la matière première de ces systèmes, mais ces derniers ne sont ni reconnus ni rémunérés. L’Union des Photographes Professionnels plaide pour un mécanisme de compensation — inspiré du modèle de la copie privée — ou pour une négociation collective via les organismes de gestion de droits.

Vers un nouveau cadre

Les intervenants ont ensuite évoqué les pistes de régulation : transparence sur les données utilisées, droit d’opt-out pour les auteurs refusant que leurs œuvres soient moissonnées, et reconnaissance de la valeur qualitative des images. Philippe de Cuetos souligne : « Une photo en haute définition a plus de valeur qu’une image floue scrapée sur le web, tout comme le fait que les IA recherchent de l’originalité. Une œuvre artistique aura donc plus de valeur. » Ainsi, l’AFNUM estime que des bases de données de qualité seront indispensables aux IA pour maintenir leur performance. L’intérêt serait donc partagé entre créateurs et industriels. Mais pour l’UPP, la route reste longue : « Il faut inventer un modèle de rémunération adapté, et surtout permettre aux photographes de se structurer collectivement pour exister dans la négociation », complète Stéphanie de Roquefeuil.

Le débat sur la création et le réel

La seconde partie de la table ronde a pris un tour plus philosophique : qu’est-ce qu’une œuvre quand elle est générée par IA ? Philippe de Cuetos reconnaît que tout dépend de la démarche : un prompt générique (« Tour Eiffel au coucher du soleil ») ne fait pas une œuvre. Mais si l’artiste développe un propos, une intention, une narration, alors « on retrouve la personnalité de l’auteur, même si l’outil est algorithmique ». Stéphanie de Roquefeuil prolonge la réflexion : « La vraie question n’est pas de savoir où s’arrête l’œuvre, mais où s’arrête le réel. » Elle appelle à la transparence : comme on choisit des œufs bio ou des vêtements éthiques, le public doit savoir si l’image qu’il voit a été générée par une IA ou issue d’une prise de vue réelle.
Photographe travaillant sur l'édition de photos sur des écrans d'ordinateur dans un espace de travail moderne, avec des images de modèle en gros plan affichées sur les deux écrans.

Des solutions techniques émergent

Philippe de Cuetos explique que les entreprises qu’il représente travaillent déjà à apporter une traçabilité des images et évoque le standard C2PA (Content Provenance and Authenticity), adopté par plusieurs acteurs comme Adobe : « Chaque photo pourrait embarquer une empreinte indélébile indiquant son origine, ses retouches, ou si elle a été générée par IA. » Une approche que les intervenants comparent à un « label bio » des images, destinée à restaurer la confiance dans les contenus authentiques. Après 50 minutes d’échanges, la parole est donnée au public. Les questions portent sur la possibilité pour une IA de « désapprendre » des œuvres déjà intégrées (impossible à ce jour), sur la difficulté de vérifier l’application du droit d’opt-out, ou encore sur la frontière floue entre une photo « bio » et une image partiellement retouchée par IA. Stéphanie de Roquefeuil rappelle alors l’importance de remplir soigneusement les notes de cession de droits, en mentionnant explicitement les usages autorisés, pour protéger la création à l’heure de l’automatisation.

Au terme de ce débat dense et courtois, les deux camps s’accordent sur un point : l’urgence d’encadrer sans freiner l’innovation. Car si l’AFNUM défend une approche pragmatique et internationale, et l’UPP insiste sur la reconnaissance de la valeur humaine et artistique, tous reconnaissent que la solution passera par le dialogue entre créateurs, institutions et industriels.