Un terrain de jeu que l'on croit connaître
Il y a des photographes qui parcourent le monde à la recherche du lieu parfait. Mathieu Bachon a choisi l’inverse : photographier, encore et encore, la plage qui se trouve à quelques minutes de chez lui.
« C’est mon terrain de jeu favori, le mien, chez moi. Ce que j’aime le plus, c’est d’essayer de réinventer les lieux que je connais parfaitement pour obtenir des compositions et des lumières toujours différentes. »
Cette fidélité à un lieu n’a rien de facile. Elle oblige à mieux regarder. Quand le décor ne change pas, ce sont la marée, la saison, le vent et l’heure qui deviennent le sujet. Et c’est précisément ce que raconte cette photographie : une lumière intense, de l’eau en mouvement, des reflets, une perspective de poteaux qui file vers le soleil.
Une image préparée pendant des années
Le cliché a été réalisé un 24 décembre, en toute fin de journée. La date n’a rien d’anodin. À l’approche du solstice d’hiver, le soleil se couche très au sud. C’est la seule période de l’année où il vient se placer à gauche des poteaux, dans cette perspective.
La marée comptait tout autant. Sur une marée descendante, les vagues deviennent calmes et lisses, et une fine pellicule d’eau reste sur le sable. C’est elle qui porte le reflet. Sur un cycle de marée d’un peu plus de six heures, Mathieu disposait d’environ une heure pour avoir du mouvement d’eau autour des poteaux, et de dix à quinze minutes seulement au bon endroit. « Cela faisait plusieurs années que je voulais avoir ces conditions à ce moment-là de l’année. Pour avoir le soleil à cet endroit et l’eau à ce niveau, c’est un alignement de planètes assez difficile à obtenir. »
Il faisait très froid ce soir-là, avec beaucoup de vent. Mathieu se souvient surtout de ses bottes fourrées et de l’eau glacée. Le reste, il l’avait préparé : la course du soleil, la météo, l’heure de la marée. Ce qu’il ne pouvait pas préparer, c’était le ciel dégagé un soir de décembre.
« Au final, cette photo est la somme d’une certaine préparation en amont, mais aussi et surtout d’un véritable facteur chance. Il faut réunir pas mal de conditions, et cela ne dépend pas de nous. »
« Le fichier brut : exposé pour les hautes lumières afin de protéger le ciel. »Sur le terrain : observer avant de déclencher
Face à la mer, Mathieu ne se précipite jamais. « Sur ce type de photo, je prends toujours le temps d’observer les vagues avant de me positionner. Je comprends rapidement où me placer par rapport au sens des vagues, et quelle vitesse sera adaptée. »
Appareil sur trépied, il choisit un temps de pose d’un peu plus d’une seconde : assez long pour fondre le mouvement de l’eau, assez court pour garder le reflet intact. Un diaphragme fermé transforme le soleil rasant en étoile. Et il compose directement au format panoramique 2:1 sur l’écran de l’appareil, pour la perspective des poteaux.
« J’essaie toujours de penser mes photos au maximum sur le terrain. La composition, bien sûr, mais aussi le ratio final et le rendu que j’aimerais obtenir : les couleurs, le contraste, éventuellement le noir et blanc. »
Dernier choix, et non le moindre : l’exposition. La lumière du soleil couchant reste très intense. Mathieu expose donc pour les hautes lumières et accepte un fichier sombre, en sachant que la dynamique de son capteur lui permettra de déboucher les ombres au développement. L’image qu’il voit sur l’écran n’est pas l’image qu’il a en tête. C’est un fichier pensé pour être développé.
Pourquoi le développement compte
C’est ici que beaucoup de photographes s’arrêtent, et que Mathieu considère que le travail continue. Le développement n’est pas une réparation. C’est la deuxième moitié du geste photographique, celle qui permet de retrouver l’image composée sur la plage.
Son flux dans DxO PhotoLab 10 suit toujours le même ordre. D’abord la qualité du fichier : débruitage, dématriçage et correction optique, pour partir d’une base propre. Ensuite la géométrie : un horizon parfaitement droit, des poteaux verticaux, et le recadrage au 2:1 décidé sur le terrain. Puis seulement la lumière : exposition globale, tonalité sélective, courbe. À ce stade, l’image paraît volontairement peu contrastée. Le contraste viendra plus tard, là où il est utile.
« Je réalise énormément d’opérations via les réglages locaux. Ils offrent une précision redoutable et ils me permettent d’obtenir le rendu de mon choix sur les zones que je souhaite travailler. »
Deux lignes de contrôle U Point™ prennent en charge le premier plan : l’une construit le contraste du sable, l’autre valorise le blanc de l’eau autour des poteaux. Un dernier réglage équilibre l’exposition et la saturation des nuages. La netteté, qu’il ajuste habituellement en dernier, n’est cette fois pas nécessaire.
Pour Mathieu, cette manière de travailler par plans, premier plan, mer, ciel, est la clé du paysage. « La photographie de paysage consiste souvent à guider le regard à travers les différentes couches d’une scène. Le défi, c’est de le faire rapidement, sans casser son élan créatif. »
« Du RAW sous-exposé au panorama final : chaque étape sert l’image composée sur la plage. »Ce que cette image lui a appris
Quelques conseils que Mathieu partage volontiers, et qui valent bien au-delà du bord de mer.
- Choisissez un lieu et revenez-y. Un endroit que l’on connaît par coeur libère l’attention pour ce qui change : la lumière, la météo, la marée.
- Anticipez ce qui peut l’être. La course du soleil selon la saison, les horaires de marée, la météo. Le reste est de la chance, et la chance récompense ceux qui sont sur place.
- Observez avant de déclencher. Quelques minutes à regarder le mouvement de l’eau valent mieux que cent images prises au hasard.
- Décidez du format sur le terrain. Composer directement au ratio final évite de « chercher » l’image au recadrage.
- Exposez pour les hautes lumières. Un ciel brûlé ne se récupère pas. Des ombres sombres, si.
- Pensez le développement comme une suite, pas comme un remède. Fichier propre d’abord, géométrie ensuite, lumière enfin, et le contraste là où le regard doit aller.
Mathieu Bachon sera présent au Salon Photo & Vidéo, du 8 au 11 octobre à la Grande Halle de la Villette, pour une conférence organisée par DxO autour de sa pratique du paysage et de son flux de travail dans DxO PhotoLab 10.
